Qu’on se le dise, une sensibilité élevée n’est évidemment pas un problème en soi. « L’hypersensibilité n’est pas une pathologie », affirme Saverio Tomasella, « Elle n’a pas besoin d’être guérie ».

À mon sens, le réel problème est sociétal et les répercussions de la société sur l’individu ne sont plus à démontrer. Pour ainsi dire, la difficulté est de vivre hypersensible dans nos sociétés contemporaines, et non, d’être hypersensible. La nuance fait toute la différence.

Les – éventuelles – difficultés rencontrées par une personne hypersensible découlent avant tout de la confrontation à une culture de la personnalité défavorable à l’hypersensibilité, à la négligence de l’intelligence émotionnelle au sein de notre éducation, à la confrontation à un idéal masculin/féminin qui va à l’encontre même de notre sensibilité, aux conséquences de l’industrialisation sur la sensibilité humaine et à une culture, au sens large, réprimant la sensibilité.

1 – Une confrontation à la culture de la personnalité (extravertie)

La culture de la personnalité (extravertie), telle qu’en parle Susan Cain, fait l’éloge de l’extraversion en dépit de l’introversion – or 70% des hypersensibles seraient introverti·e·s.

Ainsi, cette culture de la personnalité glorifie les personnes très affirmées, spontanées et compétitives. On vit dans un monde où règne un état d’esprit très concurrentiel et compétitif. Les autres sont des rivaux. Et cet état esprit est anxiogène pour une personne hypersensible qui tend naturellement à rechercher des relations harmonieuses, dans un rapport solidaire et altruiste.

Par ailleurs, s’affirmer est très souvent difficile quand on est Hypersensible, parce qu’il y a une réticence au conflit. Du fait notamment qu’on est très soucieux de ne pas percuter les autres. Nous pourrions faire de bons médiateurs ou diplomates, mais notre culture induit une tendance au conflit très frontal et direct.

Ensuite, il y a évidemment et pour beaucoup d’entre nous, une confrontation de notre nature introvertie à l’éloge de l’extraverti·e, qui exige que l’on soit très téméraire, qu’on ait pas peur d’aborder un·e inconnu·e, que l’on ait beaucoup de relations sociales…

Bref, on comprend mieux pourquoi tant d’hypersensibles expriment un sentiment de décalage par rapport à la norme, disent se sentir comme un·e extraterrestre et ne pas avoir leur place dans la société.

2 – L’influence néfaste de l’idéal masculin et féminin

L’idéal masculin et féminin portent véritablement préjudice aux hypersensibles, à commencer par le fait qu’ils sont extrêmement sexualisés.

Or un·e hypersensible accorde beaucoup plus d’importance à la personnalité et sa singularité, l’intérêt des conversations partagées, l’alchimie, la vibration de l’âme cependant qu’on peut-être hypersensible et évidemment attiré·e par le physique / intéressé·e par le sexe, je ne dis pas le contraire.

Cette fixette sur le physique génère de nombreux complexes et par conséquent des blessures de l’amour propre (je ne suis pas beau, pas désirable…), sans parler du fait qu’elle incite au jugement.

En matière de sensibilité, ce sont vraisemblablement les hommes qui s’en prennent le plus dans la tronche. Car si la sensibilité est relativement bien assumée par les femmes, c’est une autre affaire en ce qui concerne les hommes, pour qui elle est interprétée comme une faiblesse ou tel un excès de féminité. En effet, l’idéal masculin nous renvoie l’image d’un homme à la sobriété absurde (pour ne pas dire insensible), excessivement téméraire, conflictuel, impeccablement athlétique, guerrier… C’est le fameux mâle alpha, celui qu’on voit de partout dans les films.

Ainsi nous grandissons en intégrant inconsciemment qu’il ne faut pas révéler – et encore moins développer – notre sensibilité. On s’imagine qu’elle est une faiblesse ou qu’elle n’appartient qu’aux femmes. Par conséquent, beaucoup d’hommes hypersensibles craignent d’être jugés au travers de leur sensibilité et la dissimule autant que possible (en se la jouant viril, dur à cuire, impassible etc.).

Ce déni de soi engendre mal être, détérioration de l’estime de soi et un défaut cruel d’authenticité qui nuit à la qualité de nos relations.

En quelque sorte, le combat mené par Charlie Chaplin visait à ce que l’humanité regagne sa sensibilité.

3 – Un défaut d’intelligence émotionnelle au sein de notre éducation

L‘intelligence émotionnelle est la capacité à comprendre, reconnaître et maîtriser ses émotions. Or, l’intelligence émotionnelle est étonnement inexistante de notre éducation nationale et rarement considérée dans l’éducation familiale.

Qu’importe notre sensibilité, nous connaissons tous des difficultés à vivre nos émotions en conséquence des lacunes de notre éducation. Mais les difficultés sont probablement d’autant plus grandes en ce qui concerne une personne hypersensible, étant donné la forte émotivité impliquée.

En effet, une personne hypersensible vivrait des émotions plus intenses et, plus justement, tel que Saverio Tomasella nous l’explique, une personne hypersensible ressentirait un plus grand nombre d’émotions.

C’est pourquoi je rentre en désaccord avec ces affirmations qui papillonnent un peu partout sur le net et selon lesquelles les personnes hypersensibles seraient des éponges émotionnelles ou des individus submergés par leurs émotions. En réalité, une personne hypersensible dotée d’une bonne intelligence émotionnelle et d’une bonne connaissance de soi n’a pas moins de maîtrise et de stabilité qu’un autre.

4 – Être hypersensible en France, une sensibilité brimée et réprimée

Si l’hypersensibilité est bien perçue, voire valorisée en Thaïlande ou en Inde tel qu’en témoigne Ted Zeff, dans son ouvrage The Hypersensible’s Survival Guide ; en France, elle est fortement exposée au jugement et à la raillerie. Cela démontre bien que notre culture a un impact non négligeable sur notre perception de la sensibilité et par conséquent, pour une personne hypersensible, sur le vécu de sa sensibilité.

Bien heureusement, les mentalités évoluent d’autant plus que les hypersensibles osent de plus en plus s’exprimer et s’affirmer dans leur singularité. Néanmoins, force est de constater que la culture de la personnalité est encore bien ancrée en France.

Aussi, nombre d’hypersensibles se rejoignent dans un vécu difficile de la scolarité, tant au travers des railleries, voire harcèlement par d’autres élèves ; que par les jugements assenés par certains enseignants, qui méconnaissent l’hypersensibilité et ne se saisissent que rarement des différences de leurs élèves…

Il y a assurément un cruel manque de considération de nos différences à tous et en particulier, en l’occurence, de l’hypersensibilité. « Les temps sont durs pour les rêveurs », dit-on souvent. Effectivement, notre estime de soi est rudement mise à l’épreuve. Beaucoup d’hypersensibles souffrent d’une estime de soi altérée par les traumatismes qui découlent de cette confrontation aux normes et à la culture de notre société.

C’est probablement d’autant plus vrai dans un pays éperdument élitiste et ne privilégiant ainsi qu’une certaine catégorie d’individus. Mais j’y reviendrai dans un article consacré à notre expérience de la scolarité en France.

5 – L’industrialisation et ses répercussions sur la sensibilité humaine

L’industrialisation a dramatiquement refroidi la sensibilité humaine et contribué à construire l’idéal masculin dont j’ai parlé plus haut.

L’homme est devenu une machine ou un leader charismatique, en opposition à une époque où il était davantage porté vers l’art, la nature et la poésie (notamment au cours de la Renaissance).

Autrement dit, notre société nous offre de moins en moins de développer notre sensibilité. C’est entre autres l’une des raisons pour lesquelles beaucoup d’hommes n’en prennent conscience que tardivement et se sentent en marge de la société durant une grande partie de leur vie.

Par ailleurs, l’industrialisation a participé à ce qu’on s’éloigne de la nature et la détruise frénétiquement, en faveur d’un environnement superficiel parasité par de nombreuses pollutions visuelles et sonores, et maladivement attaché à la productivité. Or, il est fondamental pour une personne hypersensible de se revigorer en nature. Autrement dit, notre environnement et nos conditions de vie ne sont à mon sens guère favorables à notre épanouissement personnel et contribuent à étouffer notre sensibilité.

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