L’expression de l’introspection au travers du jeu vidéo

INTERVIEW D’UN INTROVERTI
Florentin peters

À 21 ans, étudiant en game design, quand il n’arbore pas ses tee-shirts de Steven Wilson, on le reconnaît aisément à ce tee-shirt où figure les innombrables personnages de Super Smash Bros. Incontestablement un grand fan des jeux Nintendo, mais pas seulement, Florentin se passionne autant pour la musique que les jeux sous toutes leurs formes. Dans cet interview, je m’intéresse plus particulièrement à l’expression de ses introspections au travers de la création de ses jeux vidéo.

PRÉAMBULE : INTROVERSION ET GAME DESIGN, UN LIEN ÉTROIT ?

En quoi est-ce que tu te considères comme introverti ?

J’ai pensé pendant longtemps que j’étais ambiverti, parce que j’avais autant besoin de solitude que de voir des gens régulièrement. Mais dernièrement, j’ai réalisé que j’étais peut-être plus introverti, parce qu’il me faut plus de solitude et que j’ai aucun souci avec ça, alors que les moments avec les gens peuvent finir par me fatiguer.

Pourquoi est-ce que tu t’intéresses au game design ?

J’ai beaucoup de passions autour de l’art : j’aime beaucoup produire, créer quelque chose et pouvoir l’observer, le partager… Le game design, c’est pour moi une manière de regrouper tout ce que j’aime faire. Je crée un jeu vidéo, donc une expérience complète, qui me permet de toucher à plein d’aspects différents : la musique, la direction artistique etc… C’est un équilibre entre porter une vision artistique, quelque chose de créatif, et une logique dans le sens où on crée des systèmes, des réglages mathématiques logiques. J’aime beaucoup la réunion des deux !


Florentin Peters | Crédits Photo : Nicolas Peters

« Ce qui motive un projet, ce sont des choses très personnelles, enfouies à l’intérieur ; des choses que je n’exprime pas explicitement. »

Ton introversion ne t’aurait-elle pas orienté vers le game design ?

Non, pas nécessairement, parce qu’il y a beaucoup de communication avec les professionnels des autres domaines, malgré les temps de solitude.

Mais en un sens, le travail du concept ne reflète t-il pas ton introversion ?

Je pense effectivement que le travail du concept permet à toute la part d’introversion de s’exprimer. Je me rends bien compte qu’il y a, à chaque fois, une part de moi, quelque chose de l’intérieur qui ne s’exprime habituellement pas de l’extérieur. Ce qui motive un projet, ce sont des choses très personnelles, enfouies à l’intérieur ; des choses que je n’exprime pas explicitement. Ça peut vraiment refléter mon intérieur. Un peu comme tout métier artistique, un besoin d’exprimer ce que l’on dissimule à l’intérieur de soi.

L’EXPRESSION DE L’INTROSPECTION AU TRAVERS DU JEU VIDÉO

Si je comprends bien, tu as des exemples de jeux orientés vers l’introspection ?

Je pense que des jeux qui parlent d’introspection et qui reflètent mon attrait pour ça, j’en ai de plusieurs types…

Le premier, c’est “Burnout” : on joue un développeur qui va tranquillement à son boulot, mais qui est hanté le soir par son travail. Et le seul moment où il se sent bien, c’est quand il rentre chez lui. Tout est au point de vue interne : on est à la place de ce personnage, et entre ces différentes phases de jeu il y a des textes où il raconte ce qu’il s’est passé. C’est une forme d’immersion dans l’introspection du personnage.

Quel est le but du joueur, alors ? En quoi fait-on l’expérience de l’introspection ?

Le soir, le joueur rencontre littéralement les fantômes qui le hantent et qui essayent de le repérer. Donc la qualité introspective du jeu réside dans le fait qu’on raconte l’histoire du personnage, c’est pas vraiment un vécu de l’introspection, dans le sens où on observe le personnage.


Capture d’écran du jeu « Burnout » | Cliquez sur l’image pour l’afficher en grand

Une lecture de l’introspection du personnage, autrement dit ? 

Il y a un côté introspectif dans le sens où le personnage tient un journal intime, mais il n’est pas vraiment lui même dans une forme d’introspection. Bien que, depuis longtemps, il dit qu’il est bien quand il rentre chez lui.

En fait, au delà de l’introspection, ça reflète le besoin de calme et de solitude d’un introverti ?

Oui, c’est vrai. Si tu veux, ce jeu on la créé à partir d’un thème imposé, à savoir “Qu’est ce-que la maison signifie pour toi ?”. Et bien pour ce personnage, la réponse, c’est que ça lui apporte de la sérénité et du réconfort.

Texte : « … Since my childhood, I always perceived my home as my shelter. »  | Capture d’écran du jeu « Burnout » | Cliquez sur l’image pour l’afficher en grand

Est-ce que l’idée n’est pas de briser le cliché qui consiste à dire que être seul à la maison implique un sentiment de solitude, mais un refuge qui ressource ?

Ouais, complètement. Mais peut-être inconsciemment, alors. C’est effectivement un espace où il est le seul, tranquille, calme, avec aucun poids sur lui. Après, dans le jeu, c’est surtout un rapport au travail, le contraste entre un lieu où tu as de l’angoisse et un autre où tu as ta solitude. Une confrontation entre les moments de quiétude et sérénité (et donc aussi de solitude – moments effectivement précieux pour les introvertis) et celui au travail qui engendre du stress. On pourrait parler de cette idée de “refuge de la solitude”, effectivement.

En somme, une expression peut-être inconsciente de votre point de vue de la solitude et pour le personnage, une introspection qui se présente irrévocablement, comme une nécessité…

Le deuxième, c’est “The flood”, un jeu où on avance dans un bateau au cœur d’un univers apocalyptique. Pour le coup, c’est pas dans le gameplay qu’on ressent l’introspection, mais dans le design et la création de jeu : il représente une exploration intérieure, une forme d’anxiété et de stress à laquelle je me suis confronté lors d’une introspection et de la création du jeu. Au fur et à mesure, je vivais l’expérience de l’introspection et recherchais à l’exprimer par le jeu.


Capture d’écran du jeu « The Flood » | Cliquez sur l’image pour l’afficher en grand

Un peu comme si tu retranscrivais par écrit une émotion éprouvée à l’instant même, tu as créé ce jeu tout en faisant l’expérience de l’introspection qui t’a précisément inspiré.

Oui, c’est exactement ça ! Le troisième, “Behind The Scenes”, est une invitation à l’introspection. En tant que game designer, le concept est de créer un jeu où on va délivrer un message en vue de confronter le joueur à des parts de choses qui sont en lui. On joue donc une marionnette dans une représentation théâtrale, ainsi que son ombre. En fait, c’est indispensable. On alterne entre les deux, et les deux sont essentiels pour progresser dans le jeu. L’idée, c’est qu’on a une part d’ombre en nous. En référence à Carl Jung, l’idée est de dire qu’il ne faut pas rejeter cette part d’ombre, mais l’explorer. L’accepter. Tout autant que la part de lumière. Pas forcément explicitement, mais par métaphore, on essaye vraiment d’inviter le joueur à rencontrer et réfléchir sur sa part d’ombre.


Capture d’écran du jeu Behind The Scenes » | Cliquez sur l’image pour l’afficher en grand

« Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité. Mais ce travail est souvent désagréable, donc impopulaire. »
CARL JUNG

En résumé, “Burnout” est un jeu dont l’introspection est représentée par le journal intime du personnage et ses fantômes, là où “The Flood” illustre l’introspection par le design, tandis que “Behind The Scenes” met en scène cette part d’Ombre que l’on rencontrerait par l’introspection.

Oui tout à fait, bien résumé. Dernier exemple, dans un stade plus immédiat : l’idée est de vraiment pousser à l’introspection, mais sur le moment même. Un concept de jeu sur lequel j’ai beaucoup réfléchi : on joue un petit bateau sur l’océan et au fur et à mesure du jeu on se confronte à des vagues. On ne peut pas fuir. Il faut avancer et y faire face…

Quelle est la pensée derrière cette métaphore ?

En gros, l’océan incarne les émotions. Et l’idée est qu’il faut se confronter à ses émotions, ne pas juste essayer de les fuir, de les empêcher, mais d’être en face et de les explorer. C’est vraiment lié à l’introspection, parce que c’est un travail qu’on fait. Ce jeu est vraiment une invitation à l’introspection, en tout cas émotionnelle, sur le vif.

« En se refusant cette exploration intérieure, on se refuse une part de nous même, un peu comme la part d’ombre qui reste recluse. »

Et comment tu expliques tout ces messages que tu recherches à véhiculer ? Est-ce que tu penses qu’on se confronte peu à l’introspection ? Que c’est un un travail “impopulaire” tel qu’en parle Carl Jung ?

Je pense qu’il y a beaucoup de choses au quotidien qui nous incitent à ne pas nous confronter à notre intérieur. Je vois des gens qui supportent pas d’être seuls, parce qu’ils sont confrontés aux pensées qui en découlent… Je crois effectivement qu’on a tendance à l’évitement du conflit et des choses qu’on juge négatives, en particulier dans la culture française. Dans beaucoup de familles, on est pas du tout dans l’expression des émotions, qui incarnent quelque chose de négatif pour nous parce qu’on a pas de contrôle dessus, et qu’on a un rapport négatif avec certaines émotions comme la tristesse. Beaucoup de gens vont te dire qu’ils n’ont pas aimé tel film parce que la fin est triste, qu’ils écoutent pas telle musique parce que c’est trop triste ou trop sombre… parce que c’est vraiment vécu comme une expérience négative, alors que pour moi, ça fait partie d’un spectre. C’est aussi important pour se sentir vivant. Et en se refusant cette exploration intérieure, on se refuse une part de nous même. Un peu comme la part d’ombre qui reste recluse. Et c’est pas sain pour nous, car une part de nous même ne pourra jamais s’exprimer…

En fait, quelque part, est-ce qu’on ne parle pas de se “réaliser” en tant qu’être humain ?

Oui, c’est ça. Je pense que l’introspection, c’est vraiment regarder et explorer à l’intérieur de soi : on explore tout et je pense que c’est comme ça qu’on apprend à se connaître. Qu’on comprend ce qu’on vit. Par l’introspection, j’ai compris que certaines choses étaient aussi importantes et essentielles, intégrantes à moi même et que je ne pouvais pas les laisser de côté.

Je pense que c’est quelque chose qu’on s’autorise pas assez à faire ou que l’on a trop peur de faire, parce que c’est lié à cette relation que l’on a aux émotions dites “négatives”. Alors qu’elles ne le sont pas forcément. Avec la part d’ombre, il y a vraiment cette idée de se confronter à ces choses en nous dont on a peur, qu’on juge négatives et qu’on laisse pas s’exprimer. Avec ce jeu et le dernier, il y a cette volonté de dire : laissez vos émotions négatives s’exprimer, considérez les comme une part de vous même et faites en vos alliées.

J’ai BEAUCOUP aimé réaliser et rédiger cet interview 😀 J’adore faire ça ! J’ai hâte de vous partager les six autres portraits que j’ai en vue, tous aussi originaux et singuliers les uns que les autres 🙂 Par ailleurs, si vous êtes intéressé(e) ou que vous connaissez des personnes susceptibles d’être intéressé(e)s pour témoigner à titre d’introverti(e) et/ou hypersensible, faites moi signe ! Enfin n’hésitez pas à nous partager vos remarques et suggestions en commentaire 🙂

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Par |2019-09-30T14:36:36+01:00septembre 11th, 2019|Interview Introverti, Introversion|0 Commentaires

Au sujet de l'auteur

Je suis Nicolas, un introverti hypersensible en perpétuelle quête de soi et de son bonheur.🌱 J’ai amplement progressé suite à la découverte de ma nature introvertie, puis de mon hypersensibilité ; après de nombreuses années en amont à surmonter un manque de confiance en soi et à m'interroger sur ma "différence". Mais depuis 4 ans maintenant que je me passionne pour le connaissance de soi et des autres, depuis 2 ans que je pratique la méditation de la pleine conscience et me ressource en montagne, je n'ai jamais été aussi épanoui ! C’est pourquoi je vous partage ici mes aventures dans une optique de développement personnel, inspirée de ma pratique de la pleine conscience et de mon lien étroit à la montagne, afin de tirer le meilleur de nous même :)

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